Le problème, ce n’est pas la luciole, mais bien la nuit

11 décembre 2011 § Poster un commentaire

Texte publié dans Cette Semaine, n° 93, été 2007
(http://cettesemaine.free.fr/cs93.pdf).

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Le problème ce n’est pas le luciole mais bien la nuit

Depuis au moins deux ans, des émeutes de novembre 2005 à l’élection
présidentielle de mai 2007 pour schématiser, l’antagonisme quotidien se
fait plus intense et ouvert, prenant à la fois prétexte de « mouvements
sociaux » comme le CPE ou l’actualité particulière de certaines villes (un
tabassage à Rouen, la rébellion face à un contrôle gare du Nord ou plus
récemment l’assassinat de Lamine à Paris), tout en saisissant aussi des
occasions comme l’élection présidentielle.

Dans ce cadre, les attaques anonymes deviennent paradoxalement plus
visibles et le pouvoir a tôt fait de les réduire à un milieu politique
qualifié d’anarchiste, autonome ou d’ultra-gauche, en fonction du degré de
confusion qui règne dans le crâne des keufs qui dictent l’article aux
journaleux de service. Un texte italien disait il y a quelques années que
« les lucioles, on les voit parce qu’elles volent la nuit. Les anarchistes
font de la lumière aux yeux de la répression parce que la société est
grise comme la pacification. Le problème, ce n’est pas la luciole, mais
bien la nuit ». La différence actuelle n’est pas que le brouillard de la
pacification se soit levé, mais que les lucioles se sont multipliées.
Ce serait cependant une erreur de penser qu’il faille cesser d’affirmer
publiquement ce que nous avons toujours dit parce que la répression
commence à pointer médiatiquement sa sale gueule, de faire profil bas
comme l’exige l’Etat en agitant son épée de Damoclès, ou de voir dans
cette mise en lumière involontaire une quelconque reconnaissance implicite
de notre force par l’ennemi, comme on a pu parfois l’entendre. Le pouvoir
a ses logiques qu’on peut tenter d’analyser, mais qui restent les siennes,
selon des éléments qu’on ne connaît pas ni ne maîtrise, et qu’on ne peut
de toute façon totalement comprendre, à moins d’être capable de raisonner
comme lui, ce que seuls des esprits contaminés par le virus autoritaire
pourront faire. Les autres sont soit des prétentieux soit des menteurs.

Par ailleurs, plusieurs compagnons et camarades sont tombés dans
différentes villes pour des faits spécifiques. Malgré quelques initiatives
de solidarité bienvenues (tracts/articles, bouffes, cotises/caisses,
compils ou concerts par exemple), il nous a semblé que personne, nous
compris bien sûr, n’a réussi à développer de réponse qui soit à la hauteur
de l’enjeu. La question n’est en effet plus de jouer au chat et à la
souris, selon une habitude liée à l’absence de répression collective
spécifique à laquelle nous avions fini par nous habituer, ni de prendre
prétexte de l’isolement ou du caractère « privé » des situations
particulières, mais de se rendre compte que quelque chose est en train de
changer : l’Etat est en train d’ajouter, comme il l’a toujours fait par le
passé lorsqu’il l’a cru bon, la dimension d’une répression politisée (et
non pas politique, car toute répression est sociale, donc politique, comme
l’est aussi tout prisonnier). Il ne s’agit pas ici de pleurnicher sur nos
insuffisances, mais d’affirmer — parce qu’il est toujours temps (de
nombreux procès doivent par exemple encore se tenir, des instructions
judiciaires sont encore ouvertes dans plusieurs villes) — qu’il devient
urgent de dépasser les vieilles logiques.
S’il y a d’un côté ceux qui pensent échapper aux coups de l’ennemi en
fermant leur porte après avoir pourtant déjà témoigné publiquement de leur
antagonisme, se croyant peut-être plus rusés que l’Etat malgré les moyens
de contrôle dont il dispose, il y a surtout d’un autre côté ceux qui
pensent qu’il « ne faut pas tendre le bâton pour se faire battre »,
croyant peut-être que ce ne sont pas les rapports de force qui nous
protègent le mieux et brisent l’isolement des compagnons arrêtés. Le débat
n’est alors pas comment sortir du collimateur (qui a pu se traduire par
des perquisitions, des convocations devant le juge ou des filatures), mais
comment relier dans la praxis la pression et la répression qui s’exerce
contre nous à celle qui touche l’ensemble des rebelles, tout en continuant
à s’inscrire dans l’antagonisme diffus. Non pas en se présentant comme des
innocents ou des victimes – à quoi d’autre que la répression peut
s’attendre un rebelle ou un révolutionnaire, une médaille ? –, mais en
continuant d’affirmer nos idées et pratiques au sein de la guerre sociale
et des luttes, tout en revendiquant nos compagnons incarcérés parmi tous
les autres exploités révoltés qui tombent au quotidien.

Le débat reste ouvert, au-delà des limites que comporte nécessairement un
tel texte, pour autant qu’il y ait débat et que l’on puisse enfin sortir
des réflexes conditionnés ou de l’idéologie de la gestion interne d’«
affaires courantes » qui n’en sont plus quand par exemple tous les
journaux en parlent.

A suivre…
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